Les amateurs de l’histoire et de la Mémoire des communautés noires de la Caraïbe se réjouissent en ces derniers jours du mois de mai. En effet, à côté des célébrations de la création du Drapeau Haïtien (18 mai 1803), de la loi Taubira (21 mai 2001) faisant de la traite et de l’esclavage crime contre l’humanité, de l’abolition de l’esclavage (22 et 27 mai respectivement à la Martinique et à la Guadeloupe), quatre reporteurs (Cathérine Porter, Constant Méheut, Matt Appuzzo et Selam) ont publié dans le New York Times du 20 mai une série d’articles sur la dette de l’indépendance imposée à Haïti par les Français.
Cette équipe se fait aider par plus d’une douzaine de chercheurs et pendant environ un an, ils consultent des documents d’archives publiques et privées en Haïti, en France et aux Etats-Unis et une abondante bibliographie allant d’ouvrages et articles publiés au 19e siècle « aux plus récents, arrivés en librairie en France il y a quelques mois à peine ». De plus, ils ont rencontré des officiels, des chefs d’entreprises, des descendants de colons esclavagistes et es descendants d’esclaves (bénéficiaires et victimes des indemnités). Il en résulte une histoire pathétique, vivante et inspirante.
Une histoire pathétique
C’est avec poings fermés, dents serrées que l’on lit l’histoire de cette dame, Adrienne Présent qui, tous les matins, allume un feu de charbon à même le sol de sa maison. Elle vit dans une maison où il n’y a ni eau courante ni électricité. Tel est le cas de tous les habitants de la Commune de Dondon. On est encore plus frustré quand on apprend que les violences, les épidémies, les tragédies, la faim et les enlèvements que subissent les Haïtiens viennent de la corruption et surtout de la rançon dit-on « la dette de l’indépendance » imposée par la France à Haïti en 1825. En effet, celle-ci a plongé « Haïti dans une spirale d’endettement qui l’affaiblira pendant plus de 100 ans, siphonnera une grande partie de ses revenus » soit entre 21 et 115 milliards de dollars. Ainsi, Haïti n’a pas pu financer les infrastructures socio-économiques nécessaires à son développement et au bien-être des Haïtiens.
En 1915, c’est pour apporter la civilisation, mettre fin à l’anarchie et à l’oppression que les Américains occupent Haïti. Mais dans les faits, ils voulaient prendre le contrôle d’Haïti et de ses richesses par l’intermédiaire d’un groupe financier : Citigroup. Ce groupe absorbe une bonne partie des recettes du pays. En effet, « sur une période de dix ans, un quart des revenus publics d’Haïti a été dévolu au paiement de dettes contrôlées par la National City Bank et sa filiale haïtienne. À l’époque, c’est cinq fois le budget des écoles publiques du pays ». De plus, le budget national a été grevé par les salaires des fonctionnaires américains. Car, « les conseillers américains nommés par le président des Etats-Unis prélèvent jusqu’à 5 % des revenus publics en salaires et frais divers. Il arrive que leur rémunération dépasse le budget réservé à la santé publique dans le pays, qui compte alors environ deux millions d’habitants ». Dans ces conditions, on comprend qu’au « départ des Américains, le pays est si pauvre que les fermiers ayant travaillé à les enrichir vivent pour la plupart dans un état de dénuement “proche de la famine”.
On se sent bouleverser et révolter quand on voit avec chiffres à l’appui la démonstration faisant du sous-développement d’Haïti et des conditions de vie abjectes qu’il implique une résultante entre autres des pratiques de détournements de fonds publics de nos dirigeants et surtout de l’envoi à l’étranger des revenus du pays au cours des 130 années écoulées. L’amertume est encore plus intense quand on comprend que les étrangers ne veulent pas nous donner l’opportunité de choisir nos propres voies sans tirer les ficelles, aujourd’hui encore.
Une histoire vivante
En générale une histoire économique et financière est faite de chiffres et de graphes difficiles à lire et à comprendre par les non-initiés. Telle n’est le cas de notre série. Elle est une histoire dynamique d’hommes, de familles et d’institutions. Par exemple, elle fait évoluer dans notre esprit des hommes entre autres : William Jennings Bryan, Robert Lansing, John A. McIlhenny et Roger Leslie Farnham. Si les trois premiers noms sont familiers à ceux qui étudient cette période, le dernier fait figure d’inconnu dans l’historiographie haïtienne. Pourtant, il est déterminant dans le cours de l’histoire qui nous intéresse.
Ce dernier est un journaliste et lobbyiste recruté par la National City Bank en 1911. Il profite de ses rapports privilégiés avec William Jennings Bryan, secrétaire d’État sous le président Woodrow Wilson pour pousser à l’invasion d’Haïti au bénéfice des intérêts commerciaux américains. Avant 1914, il est à l’origine du plan portant son nom « visant la mainmise américaine sur les taxes s’appliquant aux importations et aux exportations, une source vitale de revenus pour le pays ». Ce plan a été rejeté par les autorités haïtiennes. Plus tard, en décembre 1914, sur son conseil a eu lieu l’opération des marines à la Banque nationale d’Haïti saisissant la réserve d’or. En juillet 1914, c’est à la suite de sa demande de protection pour les intérêts américains que le pays a été occupé par des Marines.
L’occupation ouvre la voie à la satisfaction de tous les appétits de Farnham. Il ne se contente pas d’une simple portion de la banque nationale d’Haïti. « Avec le concours du département d’État, il orchestre sa prise en main totale. Dès 1920, la National City Bank possèdera toutes les actions de la banque, d’une valeur de 1,4 million de dollars, et succède ainsi à la France comme puissance financière dominante en Haïti ». Farnham a une puissance extraordinaire. Sa « parole supplante celle de tout autre sur l’île ». Il présente les Haïtiens comme grands enfants paisibles et inoffensifs.
L’article donne des noms de colons esclavagistes qui ont bénéficiés des indemnités. « Les descendants de familles qui ont touché ces réparations font encore partie, pour certains, du gotha européen ou de l’aristocratie française. Parmi eux, on trouve Maximilien Margrave de Baden, cousin germain du prince Charles ; Ernest-Antoine Seillière de Laborde, ancien président du Medef ; ou encore Michel de Ligne, un prince belge dont les ancêtres, proches de Catherine II de Russie. Il fait un focus sur les descendants de Ernest-Antoine Seillière de Laborde, le colon qui a reçu la plus forte somme comme indemnité.
L’étude n’a pas d’exemple d’anciens esclaves. Toutefois, il débute et termine avec la vie faite de : misère, souffrances, privation d’Adrienne Présent et des gens de sa localité tous fils d’anciens esclaves.
Une histoire inspirante
En tant qu’historien, on est frappé par la méthodologie de ces chercheurs qui ont mis tout en œuvre pour avoir des sources originales (archives et acteurs) et une abondante bibliographie. De plus, ils accompagnent la série de tableaux et de bases de données ignorés peut-être par les non-initiés à l’histoire socio-économique d’Haïti. En ce sens, ils indiquent des pistes de recherches à ceux qui souhaitent approfondir cette tranche d’histoire. D’autre part, cette série suscite certaines questions ou idées qu’il faut prendre en considération pour sortir le pays de l’ornière :
Comme on l’a vu, la banque a été pendant des années un des instruments de domination et d’exploitation du pays. Aujourd’hui encore la démarche n’a pas changé. Quand on analyse le système bancaire haïtien on note qu’il est au service de quelques familles qui font de l’import-export. Le système bancaire regarde encore vers l’extérieur et n’accompagne pas le développement du pays. Même la Banque National de Crédit (BNC) n’adopte pas une orientation différente. Il faut rompre avec cette pratique et fait de la banque un outil de développement national.
Au moment où Aristide fait la demande de réparation et de restitution, il n’a pas été soutenu par certaines élites. Au contraire, il faisait face à un mouvement de contestation encouragé par des étrangers. Et au départ d’Aristide la demande de réparation et de restitution tombe. Les Haïtiens doivent comprendre qu’il y a des questions qui dépassent un homme, un parti politique et une conjoncture politique. Ce sont des questions nationales et permanentes. La restitution est une de ces questions. La corruption des élites économiques et politiques en est une autre.
Souvent les étrangers sont à l’origine de nos crises politiques. D’abord, ils s’assurent d’avoir au pouvoir l’homme qui ne peut pas leur dire non. S’il arrive qu’un président patriote imbu des intérêts nationaux passe à travers les mailles du filet, il fait face à un mouvement de contestation qui peut aller jusqu’à la révolte armée. Et quand la contestation ne réussit pas, ils recourent à des sanctions économiques, des menaces d’interventions et des accusations de trafic de drogues. La solution passe par un mouvement national fort et un leadership partagé pour résister aux manœuvres des étrangers.
Plus qu’un beau texte, bien écrit, facile à lire, soutenu par une bonne démarche scientifique et publiée en Anglais, en Français et en Créole, la série sur la dette de l’indépendance est pour nous un cri disant aux étrangers qu’il est temps pour donner aux Haïtiens la chance de choisir leur voie. C’est également une œuvre didactique indiquant aux haïtiens une des sources de leur malheurs : la corruption des élites nationales et les manœuvres des étrangers pour avoir le contrôle du pays. La libération du pays et l’amélioration des conditions de vie de la population doit tenir compte entre autres de ces deux variables.
Dr. Marc Désir, Silver Spring, 28 mai 2022


