Le Canada a lancé le 30 octobre une mise en garde claire contre la participation de personnes visées par des sanctions internationales aux prochaines élections générales en Haïti, estimant que cela constituerait une menace pour l’intégrité du scrutin et pour l’objectif de rétablir une gouvernance démocratique légitime. Tout en réaffirmant son soutien au peuple haïtien et à un processus électoral dirigé par les Haïtiens, Ottawa exprime une vive préoccupation face aux tentatives de certaines personnalités sanctionnées pour violence, corruption ou déstabilisation de se porter candidates. Pour le Canada, de telles candidatures risquent de « miner la confiance du public » et de compromettre la crédibilité d’une transition censée renforcer les institutions et favoriser une paix durable.
Cette mise en garde canadienne s’inscrit dans un contexte où la communauté internationale a progressivement érigé un mur de sanctions contre les élites politiques et économiques haïtiennes accusées de complicité avec les gangs armés. Les États-Unis, le Canada et l’Union européenne ont, ces dernières années, pris des mesures ciblées contre des figures de premier plan. L’ancien président Michel Martelly a ainsi été sanctionné par le Canada en novembre 2022, par les États-Unis en août 2024, puis par l’Union européenne en décembre 2025, pour des liens présumés avec le financement de gangs et le trafic de drogue. D’autres personnalités, comme les anciens président du Sénat Youri Latortue et Joseph Lambert, ainsi que celui de la Chambre des députés, Garry Bodeau, figurent également sur ces listes noires.
À ces régimes de sanctions nationaux s’ajoute celui, plus contraignant, des Nations Unies. Le Conseil de sécurité a récemment renouvelé, pour un an, le régime de sanctions contre Haïti, qui comprend un embargo sur les armes, une interdiction de voyager et un gel des avoirs. Ce régime onusien cible principalement les chefs de gangs et les personnes qui les soutiennent financièrement ou logistiquement. Actuellement, neuf individus et deux entités sont concernés par ces mesures. Cette architecture de sanctions à plusieurs niveaux vise à “tarir les ressources” des réseaux criminels et à empêcher les acteurs déstabilisateurs de “tirer profit de l’impunité”.
L’assouplissement du CEP et la controverse
C’est dans ce contexte que le gouvernement haïtien et le Conseil électoral provisoire (CEP) ont pris une décision qui a immédiatement suscité la controverse. En octobre 2026, les autorités ont publié un nouveau décret électoral qui supprime l’obligation, pour les candidats, de présenter un certificat de la Banque de la République d’Haïti attestant que leurs avoirs ne sont pas gelés par des sanctions étrangères. Si les personnes visées par des sanctions de l’ONU restent formellement inéligibles, celles qui sont uniquement sanctionnées par des gouvernements étrangers — comme les États-Unis, le Canada ou l’Union européenne — ne sont plus automatiquement disqualifiées. Cette mesure a ouvert la voie à l’enregistrement de candidatures de personnalités controversées, à l’image de Michel Martelly et Garry Bodeau, qui ont officiellement déposé leur candidature à la présidence.
Cette décision a suscité de vives critiques qui soulignent une inquiétude profonde : celle de voir le processus électoral capturé par les mêmes réseaux que les sanctions visaient précisément à écarter du pouvoir.
La position canadienne et l’impératif de crédibilité
Face à cette situation, la déclaration canadienne prend tout son sens. Ottawa rappelle que l’exercice d’une charge élective comporte des « responsabilités exceptionnelles », notamment en matière de gestion des ressources publiques et d’interactions avec les systèmes financiers. Le Canada insiste sur le fait que ces responsabilités exigent non seulement la confiance du peuple haïtien, mais aussi la « capacité d’exercer des fonctions officielles sans entrave ». En d’autres termes, un candidat dont les avoirs sont gelés ou qui fait l’objet d’une interdiction de voyager se trouverait dans une position incompatible avec l’exercice serein d’un mandat public.
La position canadienne rejoint celle de l’Union européenne qui, dans un communiqué publié fin octobre 2026, a appelé à préserver l’intégrité et la crédibilité du scrutin, rappelant l’existence de son propre régime de sanctions. Pour Bruxelles, ces sanctions contribuent à « protéger l’intégrité du processus électoral ». Cette convergence de vues entre Ottawa et Bruxelles témoigne d’une inquiétude partagée : la crédibilité des élections haïtiennes est conditionnée par la capacité des autorités à ne pas récompenser l’impunité.
Le Canada se trouve ainsi face à un dilemme délicat. Il réaffirme son soutien à un processus « dirigé par les Haïtiens » et appelle les autorités haïtiennes, y compris le CEP, à veiller à ce que le processus se déroule dans le « strict respect des lois et règlements applicables ». Mais il exprime aussi clairement que la participation de personnalités sanctionnées saperait la confiance du public. La déclaration canadienne ne demande pas explicitement l’exclusion de ces candidats, mais elle pose un principe : la légitimité d’un futur gouvernement dépendra de sa capacité à rompre avec les pratiques qui ont conduit le pays à la crise actuelle.
Alors que le pays peine à organiser un scrutin dans un climat de violence extrême — plus de 3 000 personnes ayant été tuées entre octobre 2025 et avril 2026 —, la question de la participation des personnes sanctionnées est bien plus qu’un débat juridique. Elle est le test de la volonté réelle de la transition haïtienne de rompre avec un système de prédation. Pour le Canada et ses partenaires, l’enjeu est clair : des élections qui permettraient le retour aux affaires de personnalités sanctionnées pour corruption ou liens avec les gangs ne seraient pas une étape vers la démocratie, mais une consolidation de l’impunité. La crédibilité du scrutin, et par extension la légitimité du futur gouvernement, en dépend.



