Dans la fumée âcre des pneus brûlés et le crépitement lointain des armes automatiques, une nouvelle réalité criminelle s’est imposée en Haïti. Ce n’est plus l’image désordonnée de bandes rivales se disputant des quartiers, mais celle d’une coalition structurée, Viv Ansanm, qui contrôle désormais une grande partie de la capitale et étend son emprise sur le territoire national. À l’approche du déploiement de la Force de répression des gangs (FRG) – une mission internationale offensive de 5 500 soldats approuvée par l’ONU en septembre 2025 – le pays se trouve à un moment charnière. L’International Crisis Group (ICG) publie un rapport approfondi, fruit de plus de 300 entretiens, analysant la reconfiguration inédite des gangs haïtiens et proposant une feuille de route pour éviter l’enlisement.
« Les gangs ne sont plus les milices des politiciens. Ils sont devenus des acteurs à part entière, avec leur propre agenda économique et politique », explique un chercheur sécuritaire ayant contribué au rapport. L’analyse de l’ICG retrace une évolution cruciale : depuis les « chimères » des années 1990 – petits groupes armés soutenus par le parti Fanmi Lavalas – jusqu’à la création de Viv Ansanm, les gangs ont progressivement rompu leur subordination aux élites.
Pendant des décennies, l’histoire haïtienne a été marquée par cette symbiose toxique. Duvalier et ses Tontons Macoutes ont tracé la voie. Après eux, responsables politiques et acteurs économiques ont utilisé les gangs pour intimider, protéger des intérêts ou saboter des élections, en échange de financements, d’armes et de postes administratifs. Mais l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a ouvert une ère nouvelle. Profitant du vide politique, les gangs ont accéléré leur autonomisation, diversifié leurs revenus et accru leur puissance militaire.
« La relation est devenue transactionnelle, fluide », note le rapport. « Les gangs s’allient désormais avec le plus offrant, mais n’obéissent plus. » Cette indépendance a permis l’alliance historique entre les deux principales coalitions rivales : le G9 de Jimmy « Barbecue » Chérizier et le Gpèp de Ti Gabriel.
Viv Ansanm : une alliance contre-nature qui tient
La création de Viv Ansanm (« Vivre ensemble ») en août 2023 puis l’offensive éclair de février 2024 ont stupéfait les observateurs. Jamais des gangs aux rivalités sanglantes n’avaient su coordonner une campagne militaire d’une telle ampleur. Leur cible ? Les symboles de l’État : aéroport, palais présidentiel, prisons, commissariats.
« Cette alliance était motivée par une menace commune : l’arrivée annoncée d’une force internationale dirigée par le Kenya », analyse une source diplomatique. Jimmy Chérizier l’avait clairement exprimé : « Ce ne sera pas un combat du G9 ou du Gpèp, ce sera un combat du peuple haïtien. »
Contre toute attente, la coalition a tenu. Structurée en plateforme de coordination où les décisions se prennent collectivement, elle rassemblerait « entre 12 000 et 20 000 membres, dont 3 000 lourdement armés ». Elle a permis une expansion territoriale rapide, notamment à Kenscoff et dans le département du Centre, ainsi qu’une diversification des activités criminelles.
Le nouveau modèle économique des gangs : extorsion, péages et trafic international
L’analyse économique de l’ICG est édifiante. Les gangs ont systématisé et industrialisé le crime :
L’extorsion est devenue un impôt forcé, prélevé aussi bien sur les vendeurs de rue que sur les usines et les compagnies de transport.
Les péages illégaux sur les routes nationales rapportent des dizaines de millions de dollars par an. Un camion doit débourser 1 500 dollars par mois pour circuler sur certains axes.
Le trafic de drogues prend une place croissante. Le contrôle des routes et des zones côtières fait d’Haïti un point nodal du transit de cocaïne vers l’Amérique du Nord, en collaboration avec des réseaux caribéens, notamment jamaïcains.
La piraterie côtière et les enlèvements contre rançon (souvent accompagnés de violences sexuelles) complètent ce modèle d’une redoutable efficacité.
« Ces revenus leur donnent une autonomie financière qui les affranchit de leurs anciens parrains politiques », souligne un expert de la criminalité transnationale.
La stratégie de légitimation : des gangs en costume politique
Phénomène saisissant : Viv Ansanm ne se présente plus comme une organisation criminelle, mais comme un mouvement politique. Jimmy Chérizier, en costume-cravate, dépose des gerbes lors des commémorations nationales. Ses discours, diffusés en vidéo, reprennent la rhétorique nationaliste et dénoncent « les élites corrompues » et « la mafia au pouvoir ».
« Ils cherchent à construire une légitimité populaire en instrumentalisant le ressentiment contre la classe politique », analyse une sociologue haïtienne. Des distributions ponctuelles de nourriture ou d’argent, le nettoyage symbolique de rues (« la diplomatie des ordures »), l’organisation de manifestations : tout est mis en œuvre pour façonner l’image de défenseurs des pauvres.
L’objectif ultime, selon le rapport, est clair : obtenir une amnistie générale et une place à la table des négociations pour l’après-février 2026, date de la fin du mandat du gouvernement de transition.
L’échec des réponses et l’arrivée de la Force de répression des gangs
Face à cette menace, les réponses ont été jusqu’ici largement inefficaces. La Mission multinationale dirigée par le Kenya (MMAS), déployée en 2024, n’a jamais eu les effectifs ni le financement nécessaires. La police haïtienne, sous-équipée et infiltrée, est dépassée. En désespoir de cause, les autorités ont recouru à des drones armés pilotés par une task force associant policiers et sous-traitants privés liés à Erik Prince, fondateur de Blackwater. Une escalade technologique qui a fait des centaines de morts, dont des civils, soulevant de graves questions juridiques et éthiques.
C’est dans ce contexte que l’ONU a approuvé la création de la Force de répression des gangs (FRG). Dotée d’un mandat offensif et de la capacité d’agir indépendamment des autorités haïtiennes, elle représente un changement de paradigme. Mais son succès est conditionné à plusieurs facteurs critiques mis en lumière par l’ICG.
Les recommandations de l’ICG : une stratégie intégrée pour éviter le piège
Le rapport insiste : une approche purement militaire serait vouée à l’échec. Voici les piliers de la stratégie recommandée :
- Reprendre le contrôle du territoire de manière ciblée et protectrice
Priorité aux routes nationales et aux zones côtières pour asphyxier financièrement les gangs, avec un risque civil minimal.
Création de couloirs humanitaires et évacuation des civils avant toute opération.
Coordination impérative via un Conseil national de sécurité (CNS) rapidement opérationnel, incluant des règles strictes pour l’usage des drones.
- Renforcer durablement l’appareil de sécurité haïtien
Création d’un centre de formation policière hors de Port-au-Prince.
Soutien à la police des frontières, aux garde-côtes et à la brigade antidrogue, unités essentielles pour tarir les flux d’armes et de stupéfiants.
Construction d’une prison de haute sécurité pour les membres de gangs arrêtés.
- Ouvrir des voies de sortie et préparer un dialogue sous conditions
Extension urgente des programmes de démobilisation pour les mineurs (des milliers dans les rangs des gangs).
Une fois la supériorité militaire rétablie, ouverture de canaux de négociation avec les gangs.
Offrir des peines réduites en échange d’abandons de territoires, de cessation des violences sexuelles et des enlèvements, et d’aveux complets.
Rompre les liens avec les élites : poursuivre les responsables politiques et économiques complices, condition essentielle pour toute crédibilité du dialogue.
- Assainir la vie politique avant la transition de février 2026
Exclure de toute fonction publique les personnes sanctionnées pour soutien aux gangs.
Le Conseil de sécurité de l’ONU doit élargir sa liste de sanctions au-delà des chefs de gangs, pour cibler leurs soutiens financiers et politiques.
Le dilemme haïtien : négocier avec les diables ?
« La plupart des Haïtiens refusent catégoriquement toute discussion avec les auteurs de ces horreurs », reconnaît un membre d’une organisation de victimes. Le rapport de l’ICG ne minimise pas ce dilemme moral. Les gangs sont responsables d’au moins 16 000 morts depuis 2022, de viols systématiques, du déplacement de 1,4 million de personnes et d’une crise humanitaire catastrophique.
Pourtant, l’alternative – une campagne militaire d’éradication totale – aurait un coût humain exorbitant et ne réglerait pas les causes profondes du conflit. « Éliminer des chefs de gang ne fait que créer un vide temporaire, vite comblé », rappelle l’analyse. Sans briser le cycle de recrutement (en hausse de 70% chez les enfants en 2024) et sans couper les liens criminel-politique, la violence ressurgira.
Une fenêtre d’opportunité étroite et risquée
Alors que les premiers contingents de la FRG doivent arriver en avril 2026, Haïti entre dans une phase critique. Les gangs chercheront à exploiter la transition politique et tout vide sécuritaire pour démontrer leur résilience.
« La nouvelle force internationale peut inverser le rapport de force sur le terrain, mais elle ne doit pas être un placebo », conclut le rapport. « Sa légitimité dépendra de sa capacité à protéger les civils, à rendre des comptes, et à s’inscrire dans une stratégie politique plus large. »
Le défi est immense. Il ne s’agit plus seulement de « rétablir la sécurité », mais de désamorcer une machine de guerre économique et de contre-pouvoir politique qui a profondément métamorphosé le paysage criminel haïtien. L’heure n’est plus aux demi-mesures, mais à une action concertée, lucide et multidimensionnelle, sous peine de voir Haïti sombrer définitivement dans le chaos.



