C’est une série d’articles qui a suscité des remous dans la presse que dans d’autres espaces constituant l’opinion publique haïtienne. Invitée en exclusivité sur les plateformes de Zoom Haiti News afin de faire le point sur le travail de son équipe, la journaliste du New-York Times Catherine Porter fait état d’un travail d’enquête sur ‘’plus de 200 ans d’injustice”.
Pour cette journaliste expérimentée ayant voyagé en Haïti plus d’une trentaine de fois, l’idée de cette enquête est venue à la suite de la lecture d’un livre de l’historien Laurent Dubois sur la double dette de l’independance alors qu’elle tentait de comprendre les causes de la pauvreté d’Haïti dont la corruption serait la principale cause.
Son désir de comprendre la pauvreté d’Haïti s’est accru en 2019 lors des manifestations organisées un peu partout dans le pays pour exiger la démission de l’ex-président Jovenel Moïse, décédé le 7 juillet 2021. De là, elle se posait la question ”pourquoi Haiti est si pauvre, contrairement à la République Dominicaine et d’autres îles de la région des Caraïbes”. ”Il nous a pris plus d’une année pour réaliser ce travail. Pour y parvenir nous avons lu beaucoup de livres, de rapport et consulté d’autres documents officiels’’, dit-elle.
”Après l’asassinat du président Jovenel Moïse, notre rédacteur en chef était davantage intéressé à comprendre cette histoire de rançon ou de double dette de l’indépendance” explique celle qui s’exprime dans un français à l’accent anglais.
‘’Après plus d’un an de rencontre avec des historiens et d’autres spécialistes d’Haïti, on a bouclé notre travail’’. Nous avons voyagé en France, aux Etats-Unis, et en Haïti, on a travaillé avec des économistes pour étudier et comprendre les chiffres (…)’’ raconte la journaliste du New York Times Catherine Porter.
L’intérêt de cette série d’articles?
S’agissant de l’intérêt du New York Times pour réaliser cette enquête, la journaliste indique que son équipe fait partie d’un média (New York Times, ndlr) ‘’ayant l’habitude de réaliser des enquêtes sur la corruption, sur les chefs d’État et de gouvernement’’, tout en précisant: ‘’nous faisons des investigations qui durent des fois 10 ans. Et dans le cas d’Haïti nous avons mis les mêmes ressources pour réaliser ce travail. La seule différence c’est qu’il s’agit d’un dossier d’injustice datant de plus de deux cents ans et les effets sont encore là en Haïti” relate-t-elle.
‘’C’était difficile dans la collecte des informations notamment pendant la période de la pandémie du Covid 19. Notre collègue en France a beaucoup voyagé en France, notamment à Bordeaux. Il a mis du temps à comprendre les chiffres et comptabilisé les données. Des journalistes et des historiens nous ont aussi aidés à compiler les informations relatives à cette dette’’, dit-elle lorsqu’il s’agit de préciser les efforts déployés pour réaliser le travail.
‘’Je dois vous dire qu’au moment où la France obligeait Haïti à payer cette rançon pour l’indépendance, d’autres pays continuait à construire des infrastructures électriques, d’eau potable, ce qui n’était pas le cas en Haïti’’ fait elle remarquer après avoir consulté les archives et les journaux de l’époque précisant que ‘’la plupart des documents ont été retrouvés en France’’.
Le choix des langues pour la publication
‘’En publiant ces articles en Français et en Créole, on a décidé de faire ça parce que ça fait partie de l’histoire d’Haïti. Bien que le Français est une langue officielle en Haiti, la majorité des Haïtiens parle Créole’’, raconte la journaliste, avant d’ajouter que le journal a voulu être transparent dans le traitement et la publication de l’enquête. ‘’Pour l’instant on travaille de manière à rendre plus accessible ces articles afin de les mettre en version audiovisuelle pour faciliter un accès à un maximum de personnes possibles’’ indique Mme Porter.
Faisant part de l’intérêt du New York Times pour la questions liées à la pauvreté d’Haïti, la journaliste Catherine Porter informe que d’autres reportages seront publiés sur Haïti sur d’autres thématiques n’ayant pas rapport à l’histoire de la “dette de l’indépendance”.
Quid des réactions de la réaction du gouvernement Français
L’histoire de la dette de l’indépendance d’Haïti est très méconnue des Français. Car elle n’est pas enseignée là-bas. En termes de réaction, le président François Hollande a parlé de dette morale en 2015 lors de sa visite en Haïti. Sur cette histoire, les autorités françaises refusent le côté fiscal.
‘’Nous nous sommes entretenus avec des anciens ambassadeurs de la France en Haïti qui ont reconnu que cette histoire de dette de l’indépendance a joué un rôle dans la chute du président Jean Bertrand Aristide, qui a été celui qui a porté le dossier dans l’opinion publique nationale et internationale” évoque Catherine Porter.
Une réhabilitation de Jean Bertrand Aristide?
Cela se dit en Haïti après la publication de cette série d’articles du New York Times. ‘’Après la publication des articles nous avons contacté le président Jean Bertrand Aristide’’, a dit la journaliste la journaliste du New York Times Catherine Porter ajoutant que son équipe n’avait pas reçu de réponse de l’ex chef d’Etat. Selon elle ‘’l’ancien chef d’État se félicite d’avoir lancé cette campagne exigeant la restitution de la dette de l’indépendance avant son éviction du pouvoir. Voulant savoir s’il avait l’intérêt d’y participer après la publication de nos articles, il a fait remarquer que le travail a été déjà fait et que maintenant qu’il se concentre sur les activités liées à l’éducation et la gestion de sa fondation’’, raconte Catherine Porter.
Sur les réserves d’or emportées par les USA en 1914 estimées à plus de 500 mille dollars à l’époque, la journaliste informe que cela n’a pas été l’objet de l’enquête du New York Times. Toutefois elle dit constater pendant l’occupation américaine (1915 à 1934, ndlr), que ‘’les américains avaient utilisé les mêmes formules que les Français pour piller Haïti et faire fonctionner l’administration de leur pays’’.
Ne voulant pas faire de commentaires sur la haine de l’occident vis-à-vis d’Haïti après l’indépendance, la journaliste du New York Times Catherine Porter dit avoir noté une attitude de ces puissances dont la France , l’Angleterre à vouloir “punir le pays” pour empêcher à d’autres colonies de suivre cet exemple à l’époque.
À la question de savoir si la France va rembourser la dette de l’indépendance Catherine Porter dit “qu’on verra ce qui va se passer”. Toutefois elle ne croit pas que cette série d’articles pourra nuire aux relations diplomatiques Franco-américaines compte tenu que ces deux pays sont étroitement liés dans le dossier d’Haïti soulignant leur implication au niveau du Core Group.
A l’origine de cette enquête, les journalistes du New York Times voulaient comprendre l’origine de la pauvreté, du sous-développement et du manque d’infrastructure en Haïti. Au terme de l’enquête, ils ont fini par comprendre que n’était ce pas cette rançon ou double dette de l’indépendance, Haiti, comme tous ses homologues de la région se trouverait dans une bien meilleure situation notamment en matière d’infrastructure scolaires, routières sanitaires entre autres
Et si La France décidait de restituer la dette ?
C’est en tout cas l’espérance de toute la société haïtienne de voir l’ancienne métropole restituer la faramineuse somme estimée en 2004 par le président Jean Bertrand Aristide a plus de 21 milliards de dollars 685 millions 135 mille dollars américains. Aujourd’hui la valeur actuelle de ce montant varie entre 21 et 115 milliards de dollars, selon les chiffres publiés dans l’enquête du New York Times.
Aujourd’hui certains économistes et historiens comme Georges Michel notamment dans des propos tenus sous les ondes de la radio Magik 9 le mercredi 25 mai 2022 à l’émission Panel Magik estime que “cette restitution doit se faire par nature et non en espèce, donc sous forme de financement de projets à très long terme.”
Il faut souligner que depuis la publication des séries d’articles du New York Times, le dossier de la restitution de la dette de l’indépendance refait surface dans les médias et dans l’opinion publique en Haïti en général. Dans la classe politique, au niveau de la société civile et des organisations populaires, les prises de positions sont nombreuses sur ce qu’ils considèrent comme ‘’un crime financier sans pareil’’ de la France a cette jeune république qui venait de naître à la suite de l’exploit des héros de l’indépendance.
Pas moins de deux semaines, plusieurs manifestations ont été organisées dans la capitale dont celle devant le siège de l’ambassade des Etats-Unis pour indexer l’implication des puissances occidentales dans la pauvreté et le cycle infernal d’instabilité et d’insécurité dans laquelle se trouve le pays. D’autres rassemblements sont encore prévus la semaine prochaine cette fois ci devant l’ambassade de France à Port-au-Prince pour continuer de mettre la pression vers la restitution de cette dette plus de deux cents ans après la libération du pays du joug colonial.
Alors que la société haïtienne et des voix de l’internationale estiment que la demande de restitution de la dette de l’indépendance est légitime, le gouvernement en place ne s’est pas encore réagi et fixe la position officielle du pays a propos des révélations du New York Times concernant cette histoire vieille de près de 200 ans.
Des leaders d’opinions proposent une sollicitation de l’Organisation des Nations Unies pour monter le dossier et trouver des arguments juridiques convaincants afin de contraindre la France à restituer cet argent. D’autres estiment qu’il revient à la société civile de s’approprier du dossier compte tenu de la défaillance de légitimité du gouvernement en place.
Les propositions ne manquent pas pour exiger cette restitution. Comment y parvenir ? Voila la plus grande interrogation qui se fait autour de cette somme à récupérer de l’ancienne métropole dans un contexte où la pauvreté, le sous développement et le manque d’infrastructure continue de s’aggraver.
Voici les liens pour consulter les séries d’articles du NEw York Times sur la dette de l’indépendance:
https://www.nytimes.com/fr/2022/05/25/world/europe/calcul-haiti-dette-france.html
https://www.nytimes.com/fr/2022/05/22/insider/haiti-double-dette-france.html
https://www.nytimes.com/fr/2022/05/20/world/haiti-aristide-france-reparations.html
https://www.nytimes.com/ht/2022/05/20/world/ayiti-lafrans-esklavaj-etazini.html

