Alors que le compte à rebours vers le 7 février 2026– date de la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) – s’accélère dans une atmosphère de crise politique aiguë, les plus hautes autorités de l’État multiplient ces derniers jours les déplacements sur le terrain sécuritaire. Ces visites, présentées comme des marques de soutien et de détermination, contrastent violemment avec les déchirements au sommet de l’État et la perspective d’un vide politique imminent.
En l’espace de 48 heures, le Président du CPT, Laurent Saint Cyr, et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ont effectué une série de visites officielles destinées à afficher l’unité et la fermeté de l’exécutif face à l’insécurité.
Le 25 janvier, c’est à la Direction Départementale de l’Ouest 1 (DDO-1), au cœur de Port-au-Prince, que le Président Saint Cyr, accompagné du Premier ministre, du ministre de la Justice et du Directeur général de la PNH, s’est rendu. Objectif affiché : « encourager et soutenir les forces de l’ordre » et donner des « instructions claires pour l’intensification des opérations » contre les groupes criminels. La visite intervenait au lendemain d’opérations renforcées à Bel-Air et Delmas 4, quartiers stratégiques de la capitale.
Le 26 janvier, le duo s’est déplacé au Grand Quartier Général des Forces Armées d’Haïti (FAd’H). Dans un communiqué, la Primature a souligné que cette « visite de haut niveau s’inscrit dans une dynamique claire de renforcement de l’autorité de l’État ». Le Premier ministre y a réaffirmé l’engagement total du gouvernement à « moderniser les FAd’H » pour en faire une armée « professionnelle, moderne et opérationnelle », capable de jouer pleinement son rôle constitutionnel aux côtés de la PNH.
Dans un second communiqué émanant de la présidence, le coordonnateur du CTP a salué le « professionnalisme, la discipline et le sens du devoir des militaires », tout en insistant sur la « neutralité absolue » des forces armées, condition essentielle selon lui à la confiance de la population et à la crédibilité internationale.
Le discours tenu lors de ces visites est sans équivoque : il s’agit de « reconquérir le territoire national ». Les autorités promettent que « les territoires aujourd’hui affectés par la violence seront progressivement et durablement récupérés ». Cette reconquête, affirment-elles, « ouvrira la voie à un climat de sécurité propice à la réorganisation de la vie démocratique, à la tenue d’élections libres, inclusives et démocratiques en 2026, et au retour de l’espoir pour le peuple haïtien ».
Ces déclarations s’appuient sur des succès opérationnels récents, comme la saisie d’un important arsenal à Bel-Air le 30 décembre dernier – incluant des milliers de munitions de guerre et des armes d’assaut – lors d’une opération visant le fief du chef de gang Jamesley.
Cet apparent front uni masque mal une réalité politique explosive. Ces visites interviennent en effet dans un contexte de crise institutionnelle majeure au sein même de l’exécutif.
Le 23 janvier, les conseillers-présidents Leslie Voltaire et Edgard Leblanc Fils ont annoncé lors d’une conférence de presse la décision du CPT de remplacer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé par un Premier ministre par intérim pour une période de 30 jours. Cette décision, justifiée par la nécessité de « libérer le terrain politique » avant l’échéance du 7 février, a immédiatement suscité de vives réactions.
Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, s’est entretenu le même jour avec le Premier ministre Fils-Aimé pour « réaffirmer le soutien des États-Unis » à sa personne, soulignant que « seul un leadership constant et robuste » permettrait de mettre fin à la violence des gangs. Rubio a ajouté que le CPT devait être dissous d’ici le 7 février « sans que des acteurs corrompus ne cherchent à s’ingérer ».
La situation s’est encore compliquée avec des prises de distance spectaculaires au sein des forces politiques représentées au CPT :
Fanmi Lavalas a officiellement désavoué son représentant, Leslie Voltaire, dans un communiqué cinglant, estimant que les divisions actuelles ne visent pas à redresser le pays mais constituent « une manœuvre pour conserver le pouvoir ».
Le regroupement « Compromis historique » a demandé à son représentant, Smith Augustin, de retirer sa signature de la résolution visant à renvoyer le Premier ministre, jugeant cet acte « irresponsable, dangereux et politiquement inopportun ».
Parallèlement, un collectif de partis a lancé un « cri d’alarme solennel », dénonçant un « conflit ouvert » au sein de l’exécutif qui offre « un répit inespéré aux forces criminelles ».
Les visites des 25 et 26 janvier dessinent le portrait d’un exécutif déterminé à reprendre le contrôle du pays. Pourtant, elles ressemblent à un baroud d’honneur à l’approche d’une échéance fatidique.
Dans moins de deux semaines, le CPT devra céder le pouvoir. Les visites de ces derniers jours, si symboliques soient-elles, ne suffiront pas à masquer l’urgence de trouver une solution haïtienne à la crise haïtienne, avant que le pays ne sombre définitivement dans le chaos.


