La crise vénézuélienne a franchi un seuil inédit lundi, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni en urgence dans un climat diplomatique explosif, quelques heures après la comparution de Nicolás Maduro devant un tribunal fédéral à New York.
Deux jours plus tôt, le président vénézuélien avait été capturé lors d’une opération américaine à Caracas, bouleversant les équilibres régionaux et mettant à l’épreuve les fondements mêmes de l’ordre international.
Au cœur des débats : la légalité de l’intervention des États-Unis, la souveraineté du Venezuela et le respect de la Charte des Nations unies.
Rarement une séance du Conseil n’aura révélé autant de fractures profondes entre ses membres permanents et non permanents, partagés entre la défense de la responsabilité pénale internationale et la crainte d’une dangereuse normalisation de l’usage unilatéral de la force.
Dès l’ouverture de la séance, le secrétaire général des Nations unies a donné le ton. Sans nommer explicitement Washington, il a rappelé que « la paix et la sécurité internationales reposent sur le respect, par tous les États membres, des principes et obligations consacrés dans la Charte des Nations unies ». Une formule lourde de sens, perçue par de nombreux diplomates comme un avertissement solennel face à un précédent aux conséquences potentiellement durables.
Pendant que les délégués prenaient place autour de la grande table ovale du Conseil de sécurité à New York, Nicolás Maduro se trouvait, à quelques kilomètres de là, dans une salle d’audience de Manhattan. Un contraste saisissant entre les arènes judiciaire et diplomatique, illustrant l’ampleur du séisme géopolitique déclenché par son arrestation.
Washington assume une « opération de maintien de l’ordre »
Face aux critiques, les États-Unis ont vigoureusement rejeté toute qualification d’agression militaire.
S’exprimant devant le Conseil, l’ambassadeur américain Michael G. Waltz a présenté l’opération comme une action ciblée de maintien de l’ordre, rendue nécessaire par des années d’accusations criminelles restées sans suite.
« Il n’y a aucune guerre contre le Venezuela ni contre son peuple. Nous n’occupons aucun pays », a affirmé le diplomate. « Il s’agissait d’une opération d’application de la loi, menée pour exécuter des actes d’accusation légaux qui existent depuis des décennies. »
Selon l’administration Trump, Nicolás Maduro ne peut plus être considéré comme un chef d’État légitime à la suite des élections présidentielles contestées de 2024.
Le gouvernement américain soutient que l’opération visait avant tout à lutter contre le narcotrafic et le crime organisé transnational, accusés de menacer directement la sécurité des États-Unis et de l’ensemble de la région.
Michael Waltz a également invoqué des précédents historiques, citant notamment l’arrestation en 1989 de l’ancien dirigeant panaméen Manuel Noriega, capturé par les forces américaines puis jugé aux États-Unis pour trafic de drogue.
Caracas dénonce une violation flagrante de sa souveraineté
La réponse vénézuélienne n’a pas tardé. D’une voix grave, l’ambassadeur Samuel Moncada a accusé les États-Unis d’avoir mené une attaque armée illégale, sans fondement juridique, contre un État souverain.
« Nous ne pouvons ignorer un élément central de cette agression américaine », a-t-il déclaré. « Le Venezuela est attaqué en raison de ses ressources naturelles. »
Le représentant de Caracas a affirmé que des bombardements avaient visé le territoire vénézuélien, causant des pertes civiles et militaires, et a dénoncé le « kidnapping » du président Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores.
Il a appelé le Conseil de sécurité à agir fermement et a formulé plusieurs demandes précises, dont « la libération immédiate et le retour en toute sécurité du président et de la première dame » , ainsi qu’une condamnation claire de l’usage de la force.
Il a également insisté sur la nécessité de réaffirmer un principe fondamental du droit international : l’interdiction de l’acquisition de territoires ou de ressources par la force.
La Charte des Nations unies au centre des débats
Une large partie des interventions a été structurée autour de l’article 2 de la Charte des Nations unies, qui consacre les principes clés de la coopération internationale, notamment l’égalité souveraine des États, le règlement pacifique des différends et l’interdiction du recours à la force.
Plusieurs pays d’Amérique latine — dont la Colombie, le Brésil, le Mexique, le Chili et le Panama — ont exprimé leur vive inquiétude. Ces États ont rappelé que la région s’est historiquement proclamée « zone de paix » et ont mis en garde contre les risques de déstabilisation du continent.
La Colombie, pour sa première intervention en tant que membre élu du Conseil, a rejeté « tout usage unilatéral de la force », soulignant que « les civils sont toujours les premières victimes de ce type d’actions ». Le Brésil a estimé que la capture d’un chef d’État par des moyens militaires constituait une « ligne rouge inacceptable », susceptible d’éroder le multilatéralisme.
Le Mexique a rappelé que « le changement de régime imposé de l’extérieur viole le droit international, quelles que soient les divergences politiques ».
Entre droits humains et respect du droit international
D’autres délégations ont adopté une position plus nuancée. Le Royaume-Uni a évoqué « des années de souffrances pour le peuple vénézuélien, marquées par la pauvreté, la répression et l’exil massif », tout en soulignant que « le respect de la Charte des Nations unies et de l’État de droit reste indispensable à la paix mondiale ».
La France et le Danemark ont reconnu la nécessité de lutter contre le crime organisé et de promouvoir les droits humains, mais ont averti que ces objectifs « doivent être poursuivis par des moyens légaux et multilatéraux ».
À l’inverse, un nombre plus restreint de pays a exprimé son soutien explicite à l’intervention américaine. L’Argentine a salué une action « décisive » contre le narcotrafic et le terrorisme, estimant qu’elle pourrait ouvrir la voie à un rétablissement de la démocratie et de l’État de droit au Venezuela.
Le Paraguay a également accueilli favorablement le départ de Nicolás Maduro, appelant à la restauration rapide des institutions démocratiques et à la libération des prisonniers politiques, tout en insistant sur la nécessité d’une transition encadrée par des mécanismes démocratiques.
Moscou et Pékin dénoncent un précédent dangereux
La Russie et la Chine ont livré les critiques les plus virulentes, qualifiant l’action américaine d’« agression armée » et avertissant contre une banalisation de l’usage unilatéral de la force. Selon leurs représentants, l’affaire Maduro constitue un test décisif pour la crédibilité de la Charte des Nations unies.
Cette position a été relayée par plusieurs pays d’Afrique et d’Asie, dont l’Afrique du Sud, le Pakistan, l’Iran et l’Ouganda, qui ont dénoncé une application sélective du droit international susceptible de fragiliser l’ensemble du système de sécurité collective.
Les représentants russe et chinois ont exigé la libération immédiate de Nicolás Maduro et insisté sur « l’inviolabilité de l’immunité des chefs d’État », soulignant que les règles internationales doivent s’appliquer de manière égale à tous.
À l’issue de cette séance exceptionnelle, aucune résolution n’a émergé. Le Conseil de sécurité apparaît plus divisé que jamais, incapable de dégager un consensus sur une crise qui dépasse désormais le seul cadre vénézuélien.
Au-delà du sort personnel de Nicolás Maduro, c’est l’équilibre entre justice, souveraineté et usage de la force qui est en jeu. La manière dont la communauté internationale tranchera — ou échouera à trancher — pourrait redéfinir durablement les règles du jeu diplomatique mondial.
Source : Nations unies


