Un spectacle de désolation a accueilli dimanche matin les habitants du centre-ville du Cap-Haïtien. Le marché Cluny, pivot économique de la deuxième ville du pays, a été réduit en cendres par un violent incendie qui s’est déclaré dans la soirée du samedi 24 janvier. C’est une crise sociale et économique aiguë qui s’annonce pour de nombreux commerçants déjà précarisés.
L’alerte a été donnée vers 22h30. Les flammes, nourries par la présence de matériaux inflammables et la densité des étals, se sont propagées avec une rapidité effrayante entre les rues 9 et 11, au cœur du marché. Alertés, les sapeurs-pompiers de la ville se sont précipités sur les lieux. Mais leur courage s’est vite heurté à une réalité implacable : le manque de moyens. Selon plusieurs témoignages concordants, les premiers véhicules sont arrivés avec des réservoirs d’eau insuffisants, une situation qui a empêché une maîtrise rapide du sinistre. Il a fallu plusieurs rotations et une lutte acharnée pour finalement circonscrire le feu vers 2 heures du matin.
Sur place, l’émotion était à son comble dimanche. Des commerçants, hagards, fouillaient dans les décombres calcinés à la recherche d’un bien miraculé. « J’ai tout perdu. Tout.… Tout est parti en fumée », sanglote une détaillante depuis vingt ans au marché Cluny. Comme beaucoup, elle avait contracté un prêt informel pour constituer son stock de début d’année. « Je dois de l’argent, et maintenant je n’ai plus rien pour le rembourser. Comment vais-je nourrir mes enfants ? », s’interroge-t-elle, le regard vide.
Si aucune perte en vie humaine n’est à déplorer, les dégâts matériels sont, eux, considérables. Des rangées entières d’étals ont été totalement détruites. Denrées alimentaires, produits d’entretien, électroménager, tissus, chaussures… Rien n’a résisté aux flammes. L’ampleur exacte des pertes reste à évaluer, mais elle se chiffrera certainement en millions de gourdes, portant un coup sévère à l’économie locale informelle, véritable poumon de la ville.
Le ministre de l’Intérieur et des Collectivités, Paul Antoine Bien-Aimé, a effectué dimanche après-midi une visite sur les lieux du sinistre en vue de constater les dégâts, en compagnie du délégué départemental du Nord et des autorités municipales intérimaires.
Le marché historique Cluny a déjà connu les flammes. Dans la soirée du 21 décembre 2021, un incendie l’avait déjà ravagé. Comme aujourd’hui, les pompiers, sous-équipés, avaient fait des miracles avec des moyens dérisoires.
Cette tragédie intervient d’ailleurs moins d’un mois après un incendie similaire au marché Dumornay dans la région de Port-au-Prince, et rappelle douloureusement la catastrophe du 14 décembre 2021, lorsqu’un camion-citerne avait explosé dans la ville, faisant 62 morts et ravageant des quartiers entiers de la deuxième ville du pays.
Au-delà de l’urgence humanitaire, l’incendie du marché Cluny met en lumière l’état d’abandon des infrastructures critiques en Haïti. Les marchés publics, qui fonctionnent sans normes de sécurité, sont des bombes à retardement.
L’appel lancé par les commerçants sinistrés est donc double : une aide immédiate pour survivre à la ruine, et surtout, une politique publique volontariste et durable pour sécuriser les marchés, moderniser les infrastructures et doter les services de secours des moyens nécessaires. Sans cela, les incendies du marché Cluny, de Dumornay ou d’ailleurs ne seront que les premiers chapitres d’une longue série de drames annoncés, dans un pays où la résilience des populations touche à ses limites face à l’inaction chronique de ses dirigeants.


