Alors que le Conseil de sécurité se réunissait le mercredi 21 janvier pour examiner la situation en Haïti, le Représentant spécial du Secrétaire général, Carlos Ruiz Massieu, a dressé un tableau à la fois critique et mesuré de la crise multiforme qui frappe le pays. Dans un contexte de fin imminente de l’actuelle gouvernance de transition, prévue pour le 7 février, et à l’approche du renouvellement du mandat du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), son intervention a souligné l’impérieuse nécessité d’un sursaut collectif pour éviter un effondrement institutionnel et sécuritaire.
« Alors que nous entamons une nouvelle année, les attentes sont fortes quant à des progrès tangibles sur les plans politique et sécuritaire en Haïti afin de mettre un terme à la transition », a déclaré M. Ruiz Massieu en ouverture. Un message clair adressé à la fois aux acteurs haïtiens et à la communauté internationale : le temps des atermoiements est révolu.
Le cœur de l’alerte lancée par le Représentant spécial porte sur la phase critique du processus de restauration démocratique. « Haïti est entrée dans une phase critique de son processus de restauration des institutions démocratiques », a-t-il affirmé, insistant sur l’urgence pour les acteurs nationaux de « contenir la fragmentation politique, de mettre de côté leurs divergences [et] de se concentrer sur l’organisation des élections ».
« Le pays n’a plus de temps à gaspiller dans les luttes intestines prolongées », a-t-il martelé, appelant autorités, partis politiques, société civile et leaders religieux à prioriser l’intérêt national. Cette urgence a été largement reprise par les membres du Conseil. Du Mexique à la Chine, en passant par la Barbade au nom de la CARICOM et le groupe A3 (Libéria, RDC, Somalie), tous ont insisté sur la nécessité d’éviter un vide institutionnel après le 7 février. La Fédération de Russie a, quant à elle, appelé les forces politiques haïtiennes à « s’accorder sur les modalités de gouvernance de transition afin de garantir des élections libres, sans ingérences extérieures », un sentiment d’appropriation nationale partagé par toutes les délégations.
Malgré ce climat de tensions, des lueurs d’espoir existent. M. Ruiz Massieu s’est dit encouragé par « l’adoption d’un décret électoral le 1er décembre et la publication d’un calendrier électoral le 23 décembre », offrant enfin un cadre opérationnel après des années de stagnation. Les nouvelles dispositions pour l’inclusion des femmes, avec des quotas et des incitations financières, ont été saluées comme une avancée significative. Le représentant d’Haïti a réaffirmé l’engagement de son gouvernement en faveur d’un « dialogue inclusif » pour un retour crédible à l’ordre constitutionnel. Cependant, comme l’ont souligné la France, le Royaume-Uni et d’autres, la tenue d’élections crédibles en 2026 nécessitera des « conditions de sécurité adéquates, un financement prévisible et une coordination institutionnelle soutenue ».
Une situation sécuritaire tétanisante, des progrès fragiles
Le tableau sécuritaire présenté reste alarmant. « Les gangs continuent de démontrer leur capacité à mener des attaques coordonnées, à contrôler des corridors économiques et des régions agricoles clés », a indiqué M. Ruiz Massieu, notant une augmentation de près de 20% des homicides volontaires en 2025 par rapport aux 7 574 recensés en 2024. L’exposé de M. John Brandolino, de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), a confirmé la transformation des gangs en réseaux criminels structurés, organisés en coalitions comme « Viv Ansanm », qui financent leurs activités par l’extorsion et les trafics.
Face à cette menace, les opérations conjointes de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et des Forces Armées d’Haïti (FAd’H), avec le soutien de la Force de Répression des Gangs (FRG), ont permis des gains limités mais réels : réouverture d’axes routiers, reprise progressive du contrôle autour du Champ de Mars à Port-au-Prince. « Le défi actuel consiste à étendre et à maintenir ces gains », a prévenu le Représentant spécial, sans quoi les progrès risquent d’être annulés.
La transition de l’ancienne Mission de Soutien Multinationale de Sécurité (MSS) vers la FRG, autorisée par la résolution 2793 (2025), a été identifiée comme une étape clé. M. Ruiz Massieu s’est félicité des progrès dans la mise en place du nouveau Bureau de Soutien des Nations Unies en Haïti (UNSOH) et de la nomination d’un Représentant spécial pour la FRG. Il a lancé un appel pressant aux États membres pour qu’ils fournissent les ressources nécessaires à la Force, notamment via des contributions au Fonds d’affectation spéciale des Nations Unies.
Cet appel a trouvé un écho auprès des États-Unis, qui ont exhorté à des contributions et au recours aux sanctions. Cependant, la Fédération de Russie a exprimé des doutes sur l’opérationnalisation réelle de la FRG, déplorant l’absence de nouveaux contingents au-delà du contingent kényan et plaidant pour un financement par le budget ordinaire de l’ONU plutôt que par des contributions volontaires. La France, le Danemark et d’autres ont insisté sur l’application stricte de l’embargo sur les armes, la Russie pointant la responsabilité des pays sources des flux illicites.
Un consensus s’est dégagé sur le fait que la réponse ne peut être exclusivement militaire. « Les solutions exclusivement militaires ne permettront pas de stabiliser durablement le pays », ont reconnu plusieurs délégations, appelant à s’attaquer aux causes profondes. M. Ruiz Massieu a souligné la nécessité urgente de « voies crédibles de désengagement de la violence et de réintégration », notamment pour les enfants recrutés par les gangs. Le rétablissement d’une autorité nationale sur le Désarmement, le Démantèlement et la Réintégration (DDR) est, selon lui, une priorité absolue.
En toile de fond de ces crises politique et sécuritaire, la situation humanitaire se détériore de façon dramatique. « Environ 6,4 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire en Haïti », a rappelé M. Ruiz Massieu, plaçant le pays parmi les plus grandes crises de la région. Avec seulement 4,2 millions de personnes ciblées par un Plan de Réponse Humanitaire nécessitant 880 millions de dollars pour 2026, et un financement chroniquement faible, la catastrophe est en cours. Le déplacement d’environ 1,4 million de personnes (près de 12% de la population) et l’insécurité entravant l’accès des humanitaires complètent un tableau des plus sombres.
Face à cette convergence de crises, le rôle du BINUH apparaît plus crucial que jamais. Une large majorité des membres du Conseil – Mexique, France, Royaume-Uni, Chine, CARICOM, A3, Pakistan, Russie – a plaidé pour le renouvellement et même le renforcement de son mandat. Ils y voient un acteur indispensable pour prévenir l’effondrement, coordonner l’action internationale et accompagner les autorités dans la consolidation de la paix, la justice et la préparation électorale. La France et le Danemark ont explicitement appelé à un mandat renforcé dans les domaines de la lutte contre l’impunité et la corruption, et du soutien au DDR.
« La période à venir est cruciale pour Haïti. La gestion du calendrier politique, le soutien aux efforts de stabilisation encore fragiles et la prise en compte des besoins humanitaires persistants détermineront directement la capacité du pays à progresser. », a estimé Carlos Ruiz Massieu.
Les progrès, bien que réels, sont réversibles. Ils reposent sur un triptyque fragile : un engagement national constructif et uni, un soutien international ciblé et cohérent, et une coordination étroite entre les volets sécuritaire, politique et humanitaire. « Toute rupture de cette cohérence constituerait un véritable risque de recul », a-t-il averti.


