Seize ans après. Le 12 janvier 2010 reste une « fracture qui parle encore « . Dans un message à l’occasion de ce douloureux anniversaire, le Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) établit un parallèle glaçant entre la catastrophe sismique et l’effondrement continu de l’État haïtien, désignant cette double crise comme la matrice du désastre actuel.
Pour le Mohsana, les trente-cinq secondes du séisme n’ont fait que révéler la faillite patiemment préparée par « des décennies d’aveuglement « . Le bilan humain de 2010 – plus de 200 000 morts, 1,5 million de déplacés – trouve aujourd’hui un écho macabre dans les violences des gangs : plus de 5 600 tués et 1,3 million de déplacés de force en 2024 seulement. « Ces chiffres ne sont pas des symboles : ils sont la mesure d’un désastre humain aggravé par l’absence d’un État fonctionnel « , assène le mouvement.
Le texte s’appuie sur des données scientifiques pour souligner la vulnérabilité structurelle du pays. Il cite les travaux du Bureau des mines et de l’énergie confirmant la menace sismique persistante sur plusieurs failles actives, ainsi que les alertes de la FAO et du PNUE sur la déforestation, l’érosion et la vulnérabilité aux ouragans. « Rien de tout cela n’a été résolu depuis 2010. La crise politique les a plutôt exacerbés. La catastrophe est permanente « , constate le Mohsana, pour qui Haïti est sous la coupe d’une « élite gloutonne et répugnante » et de cycles d’endettement appauvrissants.
L’analyse est sans concession : le séisme a révélé « la faillite historique de l’État-nation haïtien « . Cette affirmation, selon le mouvement, n’est pas idéologique mais « étayée par une abondante littérature grise » d’études post-séisme. Elle pointe l’échec retentissant de la reconstruction, symbolisé par la Zone de Canaan, aujourd’hui bastion de gangs, née de la « gestion désastreuse, opaque et prédatrice » de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). D’autres quartiers, méthodiquement abandonnés par l’État au profit des ONG, ont connu le même sort, transformés en zones de non-droit.
Le Mohsana porte un diagnostic sévère sur le rôle de l’aide internationale. En contournant systématiquement les institutions nationales au profit des ONG et agences internationales après 2010, celle-ci a, selon lui, « contribué à la fragmentation de l’action publique, à la dépendance structurelle de l’État et à l’érosion de la souveraineté décisionnelle « . La position est claire : « On ne sauve pas un pays en le gouvernant par procuration. «
Cette critique s’étend à l’ingérence historique des États-Unis et de leurs alliés, de l’occupation de 1915 aux interventions politiques contemporaines. Cette ingérence, documentée par la littérature académique, aurait « durablement façonné un État dépendant, patrimonial, rentier, orienté vers la recherche du support externe plutôt que vers la légitimité interne « .
Face à ce constat, le Mohsana affirme que le « sauvetage national » ne peut émerger des institutions en place. Il rejette tant la Cour de cassation – « sans autonomie structurelle ni confiance sociale » – que les « énièmes consensus politiques « , vus comme des compromis entre élites validés sous pression externe.
Sa proposition est une rupture institutionnelle radicale. Elle commence par « l’éradication des gangs armés » et la « poursuite judiciaire contre la superstructure intellectuelle, politique et économique de l’État mafieux/voyou « . Le renvoi du Conseil présidentiel de transition (CPT) et du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé est présenté comme une « condition préalable « .
Le mouvement propose ensuite un processus en trois étapes pour installer une administration de salut public :
Créer un Comité national de contrôle et de suivi de la transition (CNEST), issu de consultations non partisanes dans les dix départements et la diaspora, doté de pouvoirs d’enquête.
Faire désigner un président ou une présidente de la République par ce comité, sur la base de critères stricts de compétence, d’intégrité et de renoncement provisoire à toute ambition électorale.
Former un gouvernement technocratique avec au moins 40% de femmes, respectant les mêmes exigences de profil.
Un appel à la mise en demeure
Le message se conclut par un appel vibrant. Se souvenir du 12 janvier, ce n’est pas « pleurer indéfiniment « . C’est « refuser que la catastrophe devienne un mode de gouvernance » et « exiger que le salut d’Haïti passe par elle-même « . Il faut, selon le Mohsana, une refondation de l’État et « la fin de la tutelle déguisée en assistance « .
« Que cette commémoration ne soit pas un rituel vide, mais une mise en demeure ! « , lance le mouvement. Et de clore par une formule choc : « La terre peut encore trembler. Mais comme nous, l’État, lui, doit se relever ! «
Le message est signé par les membres du Comité exécutif du Mohsana : Francklin Benjamin, Nancy Edouard, Roberson Edouard, Sauveur Pierre Etienne et Jean-Hérald Legagneur. Il dessine les contours d’un projet politique ambitieux et intransigeant, qui entend rompre avec deux siècles d’échecs et seize ans de gestion catastrophique de l’après-séisme.
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