Dans une mer des Caraïbes aux eaux agitées par l’instabilité chronique, la silhouette imposante de l’USS Stockdale, un destroyer lance-missiles de classe Arleigh Burke, vient troubler l’horizon de Port-au-Prince. Son arrivée mardi 3 février 2026, renforçant la présence de deux patrouilleurs des garde-côtes américains déjà sur zone, n’est pas un simple exercice de routine. Elle intervient à un moment de tension extrême, à moins d’une semaine de la fin théorique du mandat du Conseil présidentiel de transition, le 7 février, plongeant Haïti dans une incertitude politique totale. Ce déploiement naval, qualifié par l’ambassade des États-Unis d' »engagement en faveur de la sécurité, de la stabilité et d’un avenir meilleur pour Haïti », s’inscrit dans une stratégie régionale plus large et soulève d’importantes questions sur l’avenir de la première République noire.
L’arrivée de l’USS Stockdale, de l’USCGC Stone et de l’USCGC Diligence est officiellement intégrée à l’« Opération Southern Spear ». Lancée fin 2025 sous l’administration Trump, cette campagne militaire a pour cible affichée les réseaux présumés de « narco-terroristes » et le trafic illicite de stupéfiants dans les Caraïbes. Selon Washington, il s’agit de perturber les chaînes d’approvisionnement, notamment les expéditions de pétrole vénézuélien, et de démanteler des organisations criminelles par un renforcement naval, des frappes aériennes et des interceptions. Dirigée par le Département de la Guerre (Défense) et soutenue par le Département de la Sécurité intérieure, son but ultime est de « protéger le territoire américain ».
Cependant, le timing de ce déploiement en face de la capitale haïtienne lui confère une dimension géopolitique immédiate bien plus pressante que la lutte anti-drogue. Le navire, un bâtiment de guerre polyvalent doté de systèmes de combat parmi les plus avancés au monde, envoie un signal stratégique puissant. Dans un contexte où les gangs contrôlent une grande partie de Port-au-Prince et du pays, paralysant l’État et terrorisant la population, sa présence vise officiellement à « surveiller la situation et à dissuader toute escalade ». Pour la communauté internationale, et notamment Washington, le spectre d’une crise sécuritaire totalement incontrôlable, à seulement quelques centaines de milles de ses côtes, est un cauchemar aux implications migratoires et sécuritaires directes.
La rhétorique officielle américaine a récemment franchi un cap dans la qualification de la crise haïtienne. Lors d’une audition au Congrès le 28 janvier, le Secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale, Marco Rubio, a exposé sans ambages la vision de l’administration Trump. Il a décrit les gangs haïtiens non plus comme de simples acteurs criminels, mais comme des « organisations terroristes transnationales » dotées d’un armement de niveau étatique. Ces groupes, a-t-il affirmé, représentent « une grave menace pour la sécurité nationale des États-Unis » et pour la stabilité régionale.
« Nous faisons face à une réalité bien concrète : ces organisations criminelles terroristes transnationales… représentent une grave menace… Nous devons adopter une posture militaire capable de les affronter », a déclaré Rubio. Il a lié explicitement l’action de ces gangs aux défis intérieurs américains : « L’action de ces dites organisations finit par affecter les États‑Unis, à travers la migration massive, à travers le trafic de drogue ». Cette narration construit une justification solide pour une intervention plus musclée, potentiellement directe, sous couvert de lutte contre le terrorisme et de protection des frontières nationales.
La démonstration de force navale se produit alors que le pays est au bord du vide constitutionnel. Le 7 février marque la fin théorique du mandat du Conseil présidentiel de transition, sans qu’une solution politique crédible et acceptée ne soit en vue.
Dans ce paysage chaotique, une autre force internationale tente de se structurer, la Force de lutte contre les gangs (GSF).
Créé pour fournir un soutien logistique à la GSF, le Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti (UNSOH) avance ses pions. Le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a indiqué le 29 janvier que le premier hélicoptère de la mission était arrivé et que des équipements affluaient d’Italie et même d’Irak. L’objectif est de fournir un soutien logistique et opérationnel à la GSF d’ici au 31 mars 2026.
La présence de l’USS Stockdale peut être interprétée à plusieurs niveaux :
Une dissuasion à l’œuvre : Le navire est un outil de dissuasion visant à empêcher une explosion de violence généralisée à l’approche du 7 février, qui pourrait déclencher un exode massif par la mer. Il s’agit de contenir la crise à l’intérieur des frontières haïtiennes.
Une pression politique : Le déploiement sert également de levier pour influencer l’issue du processus politique en cours. Il rappelle aux acteurs haïtiens, tant politiques que criminels, que Washington surveille et a les moyens d’imposer ses priorités (stabilité, lutte contre les gangs, contrôle migratoire).
Un possible prélude opérationnel : Dans le scénario le plus extrême, cette présence navale avancée pourrait préparer le terrain pour des actions plus directes dans le cadre de l’opération Southern Spear, comme des frappes ciblées contre des bastions de gangs ou des opérations d’interception renforcées. La rhétorique de Rubio sur la « posture militaire » nécessaire va dans ce sens.
Alors que la date du 7 février approche inexorablement, Haïti se retrouve sous une double surveillance : celle de ses propres démons intérieurs – l’effondrement de l’État, la terreur des gangs, l’impasse politique – et celle des projecteurs stratégiques internationaux, matérialisés par les radars de l’USS Stockdale. La communauté internationale, par la voix de l’ONU, tente d’apporter une réponse structurée mais lente. Les États-Unis, quant à eux, semblent privilégier une approche plus immédiate et unilatérale, fondée sur une perception directe de la menace.
Le défi pour Haïti est désormais de naviguer dans ces eaux dangereuses, où la promesse d’une stabilité extérieurement imposée risque de se faire au prix d’une souveraineté un peu plus érodée. La baie de Port-au-Prince, théâtre de tant d’interventions étrangères au cours de l’histoire, accueille une nouvelle fois des navires de guerre.


