Conformément à l’Accord politique du 3 avril 2024 et au décret instituant le Conseil présidentiel de transition (CPT), le mandat de cette instance censée conduire Haïti vers la stabilité et des élections a pris fin le 7 février 2026. Mais au lieu d’un aboutissement démocratique, c’est un vide politique qui s’est ouvert. Faute d’un consensus suffisamment large et inclusif entre les forces vives de la nation, le pouvoir est désormais assuré, depuis samedi dernier, par le Conseil des ministres sous la présidence de l’actuel Premier ministre.
Une situation de facto, certes légale dans les textes, mais politiquement intenable pour un pays au bord de l’implosion.
C’est dans ce climat d’incertitude institutionnelle que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a publié ce communiqué ce mercredi 11 février 2026. L’institution dirigée par Louise Mushikiwabo constate avec une « préoccupation » non dissimulée que « la fragmentation et les divisions persistantes de la classe politique nationale n’ont pas permis, à ce stade, de faire émerger un consensus suffisamment large et inclusif ».
Un constat lucide. Mais aussi un appel, lancé sans fard aux acteurs haïtiens : L’OIF encourage les acteurs nationaux à tirer les leçons du passé, récent comme plus ancien, à dépasser leurs différends ainsi que leurs intérêts personnels et partisans, et à privilégier l’intérêt supérieur du pays et du peuple haïtien.
En filigrane, une question qui hante tous les esprits : combien de temps encore Haïti pourrait-elle se permettre de perdre du temps pendant que les gangs gagnent du terrain ?
Car derrière le feuilleton politico-juridique sur la légitimité du pouvoir en place, la réalité du terrain est celle d’un État exsangue et d’une population livrée à elle-même. La majeure partie de la zone métropolitaine de Port-au-Prince échappe au contrôle des autorités. Les groupes armés, coalisés au sein de la plateforme « Viv Ansanm », y dictent leur loi, tuent, rançonnent, enlèvent, violent.
Les chiffres donnent le vertige : 1,3 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Près d’un Haïtien sur deux en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Des écoles fermées, des hôpitaux pillés, des quartiers entiers transformés en zones de non-droit. Et une police nationale démunie, dont l’implication dans les affrontements ne représente que 0,33 % des décès violents, selon le dernier rapport de l’ORDEDH.
Dans cette situation, la tenue d’élections — condition sine qua non d’un retour à l’ordre constitutionnel — relève presque de la gageure. Comment organiser un scrutin quand les bureaux de vote sont en zone grise ?
Consciente de cette équation impossible, l’OIF n’en appelle pas moins à la tenue d’élections « libres et crédibles », tout en sachant qu’elles ne pourront advenir sans un préalable sécuritaire et institutionnel. C’est tout le sens d’une réunion de haut niveau coorganisée avec la CARICOM le 25 septembre 2025 à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
Présidée par Louise Mushikiwabo aux côtés du ministre bélizien des Affaires étrangères, Francis Fonseca, et de la secrétaire générale de la CARICOM, Carla Barnett, cette rencontre avait réuni chefs d’État, représentants d’organisations internationales et acteurs de la société civile autour d’un constat : « Face à la situation, deux choix s’offrent à nous : le renoncement ou l’action », avait alors déclaré la Secrétaire générale de la Francophonie.
Cinq mois plus tard, le choix de l’action reste plus que jamais d’actualité.
Parmi les leviers identifiés pour inverser le cours des choses, l’OIF insiste sur le déploiement et le renforcement de la Force de répression des gangs (FRG-GSF). « L’OIF demeure pleinement engagée en soutien à la mise en place de cette force », indique le communiqué.
Une manière de rappeler que, sans sécurité, il n’y aura ni élections, ni investissements, ni retour des services publics, ni espoir pour la population. Mais aussi que l’effort international, jusqu’ici jugé insuffisant et trop lent, doit être amplifié et pérennisé.
À l’heure où le Conseil présidentiel de transition n’est plus qu’un souvenir et où le pays fonctionne — ou plutôt survit — sous la forme d’un exécutif réduit, l’OIF tend une perche. Elle propose sa facilitation, réaffirme la disponibilité de son Envoyé spécial, se dit prête à continuer de coordonner avec les autres partenaires internationaux.


