Haïti bradée : La FJKL dénonce des contrats « léonins » signés par le gouvernement Fils-Aimé, liquidant la souveraineté nationale

Darbouze Figaro

Prisons privatisées pour cinquante ans, douanes confiées à un consortium émirati, mercenaires payés 52 millions de dollars sans résultats : la FJKL dénonce une « liquidation de la souveraineté nationale » qui évoque les pires pages de l’histoire haïtienne.

Dans un rapport publié le 4 mars 2026, la Fondasyon Je Klere (FJKL) tire la sonnette d’alarme. L’organisation citoyenne y détaille trois contrats signés ces derniers mois par le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé qui, selon elle, violent les prérogatives régaliennes de l’État et engagent le pays dans des engagements financiers exorbitants pour les décennies à venir.

« La République d’Haïti souffre jusqu’à aujourd’hui encore des engagements pris par ses dirigeants dans le cadre du paiement de la dette de l’indépendance », rappelle la FJKL en introduction, établissant un parallèle explicite avec les choix du gouvernement actuel. « C’est exactement ce que semble vouloir faire aujourd’hui le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé à travers des contrats léonins passés au nom d’Haïti. »

Prisons : un coût de 6 milliards de dollars sur 50 ans

Premier contrat passé au crible : la convention signée le 15 décembre 2025 avec la société Metric Facility S.A. et ses partenaires pour la conception, la construction et l’exploitation de trois établissements pénitentiaires modernes à Port-au-Prince, Jacmel et Fort-Liberté.

Le coût de construction est évalué à 85,4 millions de dollars. Mais c’est le mécanisme de financement et d’exploitation qui inquiète la FJKL. Le concessionnaire n’est tenu d’apporter que 25 % du montant du projet, l’État haïtien garantissant les emprunts pour le reste via une lettre de crédit irrévocable de la Banque de la République d’Haïti.

Surtout, l’État s’engage à payer 22 dollars par détenu et par jour pendant cinquante ans, avec une occupation minimale garantie de 75 % — même si les prisons sont vides. À ce tarif, la facture totale pour la location s’élèvera à plus de 6 milliards de dollars sur la durée du contrat, sans compter le rachat final des bâtiments à un prix non fixé.

« Dépenser vingt millions de dollars américains pour obtenir plus de six milliards de dollars américains est dans tous les pays du monde plus qu’une aubaine pour la compagnie, s’indigne la FJKL. C’est un arrangement que l’État haïtien ne peut justifier par quoi que ce soit. »

L’organisation souligne que le contrat a été signé sans appel d’offres, en violation de la loi sur les marchés publics, et que tous les risques financiers sont supportés par l’État.

Douanes : un contrat à 20 % de commission

Deuxième accord dénoncé : le contrat signé le 4 février 2026 avec le consortium Evergreen Trading System Limited, basé aux Émirats Arabes Unis, pour « la restructuration et la modernisation globale des services douaniers et d’immigration ».

D’une durée de dix ans, ce contrat prévoit des frais de mobilisation initiaux de 13,6 millions de dollars pour l’achat d’équipements (hélicoptères, vedettes rapides, drones, véhicules tactiques). Mais c’est le mécanisme de rémunération qui fait bondir la FJKL : le prestataire percevra, pendant les trois premières années, 20 % des recettes fiscales supplémentaires collectées au-delà d’un seuil annuel de 458 millions de dollars, puis 15 % les sept années suivantes.

Or, l’Administration Générale des Douanes dépasse déjà ce seuil depuis 2022-2023, rapportant actuellement près d’un milliard de dollars par an. « Donc, avec le seuil plancher fixé arbitrairement dans le contrat, même sans faire aucun effort, Evergreen gagnerait plus d’un milliard de dollars sur dix ans », calcule la FJKL.

L’organisation s’interroge : « Ceux qui ont signé ce contrat n’ont-ils pas consulté le service statistique de l’AGD ? » Et de souligner que la Banque mondiale et l’Union européenne financent déjà des programmes d’appui à la douane haïtienne à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars, rendant ce contrat privé « non nécessaire ».

Le contrat Windward : 52 millions pour des résultats inexistants

Troisième volet du rapport : le contrat signé avec Windward Wyoming LLC, société également basée aux Émirats Arabes Unis et liée à Erik Prince, fondateur de la célèbre société de mercenaires Blackwater.

La FJKL n’a pu obtenir la version signée, invoquant le « caractère extrêmement confidentiel » opposé par ses interlocuteurs. Mais elle a eu accès aux décaissements effectués par le ministère de l’Économie et des Finances. Le constat est saisissant : d’avril à novembre 2025, Windward a reçu près de 35,5 millions de dollars, pour un engagement annuel total de 52 millions.

Le contrat visait pourtant des objectifs précis : sécuriser l’aéroport, ouvrir les routes nationales, neutraliser les chefs de gang. Promesses non tenues, assène la FJKL : « L’aéroport international est toujours fermé. Aucun chef de gang n’a été neutralisé. Les routes nationales restent sous contrôle des gangs. »

L’organisation dénonce l’utilisation de mercenaires étrangers « contre-productive », citant des témoignages de policiers à Kenscoff où les agents de Windward auraient refusé de prendre des risques. Surtout, elle compare le coût : avec 52 millions de dollars, l’État aurait pu payer le salaire annuel de 17 000 policiers ou soldats supplémentaires.

La question de la souveraineté

Au-delà des montants, c’est la question de la souveraineté qui constitue le cœur du réquisitoire de la FJKL. L’organisation rappelle que « les fonctions régaliennes de l’État (sécurité intérieure, défense, fiscalité) sont attachées à la souveraineté et appartiennent exclusivement à l’État ». Or, ces trois contrats délèguent au privé des missions qui relèvent du cœur des prérogatives étatiques.

« En période de crise, les autorités de facto sont-elles habilitées à engager l’État durablement dans des accords internationaux qui remettent en question des prérogatives de souveraineté consacrées par la constitution ? » interroge la FJKL, qui souligne que le gouvernement n’a même pas pris la précaution d’inclure des clauses de ratification par un futur parlement.

L’organisation appelle à des enquêtes parlementaires dès le retour à l’ordre constitutionnel et saisit les entités de lutte contre la corruption. Elle conclut en établissant un parallèle historique lourd de sens : « Ces contrats s’apparentent aux contrats de la double dette qui a entravé le développement d’Haïti ou aux contrats durant la période de l’occupation américaine de 1915 où Haïti avait perdu sa souveraineté nationale. »

Le gouvernement n’avait pas réagi dans l’immédiat à la publication de ce rapport.

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