Face à la crise agricole, l’administration Trump augmente les visas H-2A et ralentit les opérations de l’ICE

Emmanuel Paul
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Emmanuel Paul
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Emmanuel Paul est un journaliste chevronné et un conteur accompli, animé par un engagement profond envers la vérité, la communauté et l’impact social. Il est le...

Face à la flambée des prix alimentaires et aux plaintes d’un secteur agricole sous pression, l’administration  Trump a discrètement modifié sa stratégie migratoire : d’un côté, elle facilite l’embauche de travailleurs étrangers dans l’agriculture ; de l’autre, elle semble réduire la fréquence des raids menés par l’ICE sur les exploitations agricoles. Une évolution qui tranche avec les discours du gouvernement vantant un objectif de « main-d’œuvre 100 % américaine ».

Un recours accru aux travailleurs H-2A

Selon un rapport publié par Stateline, la Maison-Blanche a introduit le mois dernier des changements majeurs dans le programme de visas H-2A, utilisé par les agriculteurs pour recruter des saisonniers étrangers. Le Département de la Sécurité intérieure (DHS) peut désormais approuver les visas plus rapidement afin de répondre à la pénurie chronique de main-d’œuvre.

Le Département de l’Agriculture a confirmé la nouvelle orientation, assurant dans une déclaration à Stateline que l’administration « prioritise la modernisation des programmes dont dépendent les agriculteurs et les éleveurs ». Pourtant, en juillet, la secrétaire à l’Agriculture Brooke Rollins réaffirmait toujours l’objectif officiel : une main-d’œuvre entièrement américaine.

Le programme H-2A délivre depuis 2023 environ 420 000 visas par an, couvrant près de la moitié des emplois agricoles du pays. Avec les nouvelles mesures, le gouvernement prévoit 119 000 visas supplémentaires.

Ces changements s’accompagnent d’une réduction des salaires minimums obligatoires dans plusieurs États et d’une nouvelle possibilité pour les employeurs de facturer l’hébergement, jusque-là gratuit pour les travailleurs.

En Caroline du Nord, par exemple, le taux horaire pour les ouvriers non qualifiés est passé de 16,16 dollars à 11,09 dollars.

Les producteurs applaudissent, les syndicats dénoncent

Les organisations de producteurs ont salué ces ajustements.
« Si vous pensez que les agriculteurs gagnent davantage dans les conditions actuelles, vous vous trompez. Ils sont en train de faire faillite », a déclaré Lee Wicker de la North Carolina Growers Association. Selon lui, malgré les baisses salariales, la plupart des travailleurs reviendront.

L’économiste Jeffrey Dorfman, de l’Université d’État de Caroline du Nord, estime que ces changements « feront économiser des dizaines de millions de dollars aux agriculteurs ».

À l’inverse, les syndicats s’alarment.
« D’abord, il y a eu les raids, qui ont terrorisé les travailleurs. Et maintenant, pour plaire aux intérêts économiques, ils accordent des concessions massives sur les salaires et le programme H-2A », dénonce Antonio De Loera-Brust, des United Farm Workers.

Des raids en baisse dans les champs, mais pas ailleurs

Parallèlement aux assouplissements pour les employeurs, plusieurs experts constatent un net recul des opérations de l’ICE dans les exploitations agricoles depuis la fin de l’été.

L’agence avait mené plusieurs opérations de grande ampleur en début d’année, mais semble concentrer depuis ses efforts sur d’autres secteurs.
« Nous n’avons vraiment pas vu l’agriculture être ciblée par les opérations de contrôle », indique Julia Gelatt, du Migration Policy Institute, rappelant que d’autres administrations avaient déjà opté pour cette stratégie officieuse d’« abstention ciblée » sans communication publique.

En Caroline du Nord, Lee Wicker confirme que les exploitations n’ont pas été visées, même si l’activité de l’ICE augmente dans les zones urbaines.
De Loera-Brust nuance toutefois : « Les raids ont ralenti dans les champs, mais ils pourraient reprendre à tout moment », souligne-t-il, laissant les travailleurs dans une profonde incertitude.

Une stratégie liée à la pression sur les prix alimentaires

Au-delà de la question migratoire, ces décisions s’intègrent dans une stratégie économique plus large. Le secteur alimentaire est secoué par la hausse mondiale des coûts de production, les maladies végétales et les aléas climatiques.

Cette semaine, le média spécialisé FreshPlaza rapportait que l’administration Trump avait levé certains droits de douane sur des produits importés, comme les bananes, le café ou le bœuf. Les réactions sont mitigées : certains acteurs estiment que les distributeurs ne répercuteront pas les baisses de coûts, tandis que d’autres y voient un soulagement pour une chaîne d’approvisionnement extrêmement tendue.

« La suppression de certains tarifs apporte de la stabilité et de la prévisibilité », a estimé Daniella Velazquez De Leon, d’Organics Unlimited, tout en avertissant que la météo, les maladies et la faible production mondiale continueront d’influencer les prix.

Une politique agricole entre contradictions et pragmatisme

Cette évolution marque une contradiction apparente : alors que la rhétorique politique du président Trump met l’accent sur la fermeté migratoire et la préférence nationale, son administration reconnaît implicitement que l’agriculture américaine dépend massivement des travailleurs étrangers — et que le secteur est trop fragile pour supporter une réduction brutale de sa main-d’œuvre.

L’assouplissement des règles H-2A, la baisse des salaires et la diminution des raids dans les fermes témoignent d’un tournant plus pragmatique, dicté par les pressions économiques et les tensions sur le marché du travail.

Reste à savoir si cette stratégie satisfera les producteurs, rassurera les travailleurs ou apaisera les critiques syndicales. Pour l’instant, l’agriculture américaine avance dans un équilibre précaire, sur fond de contradictions entre politique migratoire, impératifs économiques et réalités du terrain.

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