L’administration Trump s’apprête à déchoir de sa nationalité un ancien maire de North Miami dans le cadre de sa campagne agressive visant à retirer la citoyenneté aux personnes que les procureurs fédéraux accusent de fraude à l’immigration. L’ancien édile, Philippe Bien-Aimé, un citoyen naturalisé originaire d’Haïti, est visé par une plainte déposée le 18 février devant le tribunal de district américain de Miami. Une procédure rare qui s’inscrit dans un durcissement généralisé de la politique migratoire américaine.
Selon les archives judiciaires consultées par NBC6, qui a révélé l’information en exclusivité, le ministère de la Justice a déposé une demande de dénaturalisation contre Philippe Bien-Aimé le 18 février. Le dossier, placé sous scellés partiels en raison des protocoles relatifs à la protection de la vie privée, est présidé par le juge de district américain K. Michael Moore, nommé à la magistrature fédérale sous le mandat du président George H.W. Bush.
Les procureurs ont versé au dossier des actes de mariage, de naturalisation, de divorce et de naissance, ainsi qu’un arrêté d’expulsion et la demande de naturalisation de Bien-Aimé. L’élément le plus troublant du dossier réside dans l’identification de Bien-Aimé comme étant également Jean Philippe Janvier. Selon la plainte obtenue par NBC6, en 2000, un juge de l’immigration aurait ordonné l’expulsion de Bien-Aimé — alors connu sous le nom de Jean-Philippe Janvier — pour être entré aux États-Unis avec un faux passeport. Rien ne prouve, toutefois, que l’intéressé ait effectivement quitté le territoire américain à cette époque.
La plainte fédérale indique également que Bien-Aimé aurait obtenu la citoyenneté par mariage dans des conditions qui le rendaient inéligible à cette procédure, sans que les détails précis de cette accusation n’aient été rendus publics à ce stade.
Contacté par téléphone jeudi soir par un journaliste du Miami Herald, Philippe Bien-Aimé a refusé tout commentaire et a renvoyé les questions à son avocat spécialisé en droit de l’immigration, Me Peterson St. Philippe. Dans un communiqué transmis par courriel au quotidien floridien, ce dernier a indiqué qu’il n’était pas en mesure de fournir de déclarations détaillées pour le moment, tout en appelant à la mesure :
« Nous estimons qu’il convient de traiter ces allégations par la voie judiciaire plutôt que par des commentaires publics. Nous espérons que tout article de presse indiquera que l’affaire demeure en suspens et qu’aucune conclusion n’a été tirée. »
L’ancien maire de North Miami, Alix Desulme, actuellement en fonctions, a exprimé sa stupéfaction. Interrogé par le Herald, il a déclaré que ni lui ni son administration n’avaient été informés des accusations portées contre son prédécesseur, et qu’ils ignoraient tout d’une possible seconde identité.
« Je suis choqué », a-t-il simplement confié.
La nouvelle a d’autant plus de résonance que North Miami abrite une importante communauté haïtienne. Selon le Bureau du recensement des États-Unis, la moitié de la population de cette ville du comté de Miami-Dade est née à l’étranger, et les Haïtiens-Américains y constituent une force politique et culturelle majeure.
La procédure de dénaturalisation engagée contre Bien-Aimé, né à Port-au-Prince, ne constitue pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans le cadre d’une politique plus large de l’administration Trump visant à intensifier la chasse aux citoyens naturalisés dont le parcours migratoire présenterait des irrégularités.
Historiquement, la dénaturalisation est une procédure particulièrement rare. Selon l’Association américaine des avocats spécialisés en droit de l’immigration (AILA), entre 1990 et 2017, le gouvernement fédéral n’a intenté en moyenne que 11 procédures de dénaturalisation par an. La même association précise que le nombre de demandes a littéralement explosé sous la première administration Trump, et cette tendance s’est encore accentuée depuis le retour du 45ᵉ président à la Maison-Blanche.
Cette recrudescence des poursuites suscite l’inquiétude au sein de la communauté juridique et des défenseurs des droits civiques. JC Planas, avocat spécialisé en droit électoral et conseiller juridique du Parti démocrate en Floride, a livré une analyse cinglante de la situation au Miami Herald.
« C’est une forme de ciblage ultra-précis ; c’est très inquiétant », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « On dirait un prétexte fallacieux pour se débarrasser des Noirs et des personnes de couleur. »
Planas a également soulevé la question d’une « application sélective » de la loi. Selon lui, les mesures de dénaturalisation devraient être « réservées aux délinquants violants, et non à une personne qui aurait menti pour rester aux États-Unis ». L’avocat estime que la procédure engagée contre Bien-Aimé illustre une dérive inquiétante dans l’utilisation de cet outil juridique.
Avant que cette affaire ne vienne entacher sa réputation, Philippe Bien-Aimé affichait un parcours d’intégration et d’ascension politique exemplaire. Sur son site web de campagne, il indiquait être arrivé au Canada avant de s’installer aux États-Unis. Il a travaillé dans l’industrie automobile avant de devenir entrepreneur en 2006.
Bien-Aimé a remporté l’élection à la mairie de North Miami en 2019, mais a démissionné en cours de mandat pour se présenter au poste de commissaire du district 2 du comté de Miami-Dade en 2022. Il avait alors été battu par la militante communautaire Marleine Bastien, figure bien connue de la diaspora haïtienne. Avant d’accéder au poste de maire, il était conseiller municipal de North Miami depuis 2013.
L’affaire, qui n’en est qu’à ses débuts sur le plan judiciaire, pourrait avoir des répercussions bien au-delà du cas personnel de Philippe Bien-Aimé. Elle intervient dans un climat politique extrêmement tendu, alors que l’administration Trump multiplie les actions spectaculaires en matière d’immigration et que les communautés immigrées, notamment haïtienne, se sentent de plus en plus vulnérables.


